Leçon 1 :La problématique du rôle de l'Etat

Les limites des théories libérales de l'Etat

La doctrine libérale se situait dans une logique d'Etat minimal, dans le cadre d'une régulation par le marché. Ce système a très tôt évolué (dès la crise de 1929) vers le néolibéralisme, pour la simple raison que le modèle libéral est normatif, et donc appelé à s'adapter à l'économie positive pour devenir un modèle de référence pour la politique économique.

Les principales limites des théories libérales de l’État se trouvent dans les défaillances de la régulation libérale, le risque endémique de crise financière résultant de la dérégulation systématique, et les effets pervers.

Les défaillances de la régulation libérale

Les défaillances institutionnelles sont définies par référence à la contrainte des institutions internationales. Elles désignent alors le défaut de conformité de la politique de l'Etat avec la conditionnalité de ces institutions. Cette conditionnalité peut être résumée comme suit :

  1. Libéralisation des activités économiques par le rétablissement des mécanismes du marché et « vérité des prix », la réduction des dépenses publiques et de la protection commerciale, la suppression des subventions, la dévaluation, le resserrement du crédit, et la privatisation ;

  2. Bonne gouvernance, ce qui implique : transparence, efficacité, état de droit, responsabilité, et participation.

La conditionnalité des institutions internationales constitue le cadre normatif de référence pour les politiques publiques visant à corriger les défaillances institutionnelles :

  • bureaucratie,

  • absence de démocratie, de libéralisation, de décentralisation....

Les défaillances du marché sont définies par référence aux préférences individuelles et collectives des acteurs économiques, qui constituent le cadre axiomatique de référence pour les politiques publiques visant à corriger les défaillances du marché, le modèle de référence étant celui du marché efficient. Les défaillances désignent essentiellement les imperfections du marché :

  • L'information imparfaite, incomplète et asymétrique sur les prix, les quantités et la qualité des biens et services,

  • les monopoles et la segmentation,

  • l'incertitude et la myopie dans l'actualisation.

Dérégulation systématique et crises financières

  • Les crises financières en Asie, en Amérique latine et centrale, en Russie ont ouvert la première crise de la mondialisation libérale, et ont montré la nécessité d'une régulation. Les institutions de Bretton Woods ont été incapables de les prévenir. Les conséquences de la dérégulation systématique ont mis en évidence la fragilité du système.

  • Le "Consensus de Washington" fondé sur la primauté des marchés financiers est alors remis en cause dans un débat qui oppose les néo-keynésiens aux ultralibéraux. Il porte sur la nature de la régulation et sur le rôle de l'État :

    • Les uns, avec Milton Friedman, estiment que les institutions financières sont responsables de la crise et qu'il vaudrait mieux les supprimer en faisant confiance au seul marché pour réguler l'économie.

    • D'autres, avec Joseph Stiglitz, insistent au contraire sur les dysfonctionnements du marché, sur le rôle de l'État, et sur les politiques sociales. Cette confrontation a alimenté les réflexions qui ont débouché sur le rapport "Meltzer", adopté en novembre 1998 par la commission de contrôle des institutions de Bretton Woods, mise en place par le Congrès américain.

  • La logique libérale de l'Etat minimal en économie cantonne l'Etat dans un rôle de réglementation. Celle-ci est incompatible avec l'idée de régulation, fût-elle assurée indirectement par le marché, car elle débouche inéluctablement sur l'interventionnisme étatique, pour corriger les défaillances du marché.

Les effets pervers

  • Plus généralement, les limites du modèle libéral sont analysées par référence au concept d'effets pervers , défini par Hayek comme le résultat non intentionnel d'une somme de décisions individuelles rationnelles. Ceci représente une limite patente du modèle libéral, puisque contrairement à la main invisible d'Adam Smith, l'agrégation de décisions individuelles cohérentes ne conduit pas nécessairement à la réalisation de l'intérêt général.

  • Quelques exemples d'effets pervers ont été relevés dans la pensée économique :

    • Certains néoclassiques ultra-libéraux (notamment F. Von Hayek) se sont ainsi opposés à l'intervention même minimale de l'Etat, qu'ils considèrent comme potentiellement perturbatrice. Tout projet de l'Etat visant par exemple à réduire les inégalités risque de contrarier la croissance économique, celle-ci étant en grande partie fondée sur les différences de capacité engendrées par les disparités de revenus ;

    • Hayek a également préconisé en 1976, et pour les mêmes raisons, une dénationalisation de la monnaie, jugeant exorbitant le pouvoir monétaire de l'Etat, qui peut user de la planche à billets et provoquer l'inflation ;

    • L'économie de l'offre (« supply side economics ») développée aux Etats-Unis dans les années 70 (voir notamment Laffer) illustre cette limite (les effets pervers) du libéralisme, puisqu'elle condamne l'imposition excessive des entreprises, qui risquerait de contrarier le rôle central que celles-ci jouent dans la croissance économique dans un système libéral ;

    • Sans utiliser le terme d'effet pervers, Keynes a mis en exergue dans sa « théorie générale » les limites du libéralisme, en relevant la défaillance globale, et non plus seulement locale, du modèle de marché. Il explique ainsi que son objectif n'est pas de condamner le libéralisme, mais d'éviter que les choix individuels (aussi rationnelles soient-elles) conduisent à une solution globalement sous-optimale.

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